Une histoire d’oiseaux

Les canaris, ils font leur vie sans s’occuper vraiment de toi. Respect et autonomie. Ils ne viennent pas t’accueillir à la porte comme les chiens, c’est toi qui vas leur dire bonjour, qui leur offre ta présence, et la bouffe, et l’eau propre. Tu les observe, ils t’observent. Et ils chantent. Pour communiquer entre eux, pour chanter. Ils font leur vie d’oiseau, leur quotidien, avec toute la joie et le sérieux du monde.  

Tout a commencé parce que le chant des oiseaux me manquait. Il paraît que les canaris ont un chant magnifique. Le mâle surtout. J’ai décidé de construire une cage et j’ai trouvé un mâle. Je m’amusais à lui donner un titre de noblesse, le Marquis de Guilligan. Guili pour les intimes. Ce nom sourit, comme une chatouille. J’ai passé 2 semaines à tendre l’oreille, jusqu’à ce qu’il m’offre un œuf! Surprise, c’est une femelle!

Pour réparer son erreur, le vendeur m’a gracieusement offert un mâle. Pas question de me séparer de Guili après l’avoir accueillie si chaleureusement! Me voilà donc partie pour l’élevage. Le sexe semble très difficile à distinguer chez les jeunes canaris. Celui-là ne chantait pas encore mais possédait tous les attributs, la couleur, le port fier, le cri sec, le caractère. Quelques mois d’espoir se sont écoulés en douce. Une voisine m’a prévenue que le mâle ne chante pas quand il vit en couple. Dommage, mais Guili semblait heureuse d’avoir de la compagnie. Je cherchais le nom convenable. Tipou, Poutine, Ticoune… Le printemps s’est pointé avant que je sois fixée et le taux d’hormones est monté en flèche. La chicane a pogné dans cabane! Guili faisait son nid, et chassait l’autre qui insistait pour s’en mêler. Jusqu’au jour où, au réveil, j’ai surpris ce mâle bien installé sur le nid, occupé à pondre son premier œuf!   Eh oui, encore!

Il fallait pourtant trouver un mâle pour la comtesse qui travaillait si fort au nid! Lui offrir une famille avant que l’horloge biologique ne se détraque. Et pour mon plaisir, faut bien le dire, le temps avait nourri le désir. Cette fois, j’ai décidé de trouver un foyer accueillant pour ce deuxième faux mâle, et d’en chercher un autre, un vrai. Un adulte dans la force de l’âge. Avec l’expérience, on finit par apprendre! Cette fois, la différence fut flagrante. Quel chant! Et quelle fougue! La famille n’a pas tardé!

Le travail de Guili, c’était le nid. Tipout s’occupait de la surveillance. Quand Guili préparait son nid, c’était du sérieux. Elle qui osait à peine sortir de cage à son arrivée, la voilà à l’aise pour explorer tous les racoins de l’appart! Elle trottait par terre, s’envolait au piano, en haut de la biblio. Sur ma tête même, pour tenter de soutirer quelques cheveux! Elle s’acharnait longtemps sur le fil d’un coussin usé, bien décidée à l’emporter. Je lui offrais bien sûr des bouts de laine ou d’essuie-tout, qu’elle transportait au nid dans autant d’aller-retour. Quelle application à placer et replacer chaque brin, pour finalement décider, après mûre réflexion, de le remplacer par un autre mieux adapté, trouvé près du moulin à coudre. Elle se dandinait dans le nid, dans un sens et dans l’autre, pour taper le tout et s’assurer du confort. Puis un matin, tôt au réveil, un premier œuf! Trois, parfois quatre œufs, un par jour, qu’elle couvait avec constance, lui prenant la relève quand elle sortait pour manger.

Ce petit nid, dans le coin de cette petite cage, était pour eux ce qu’il y a de plus important au monde. De toute évidence. Que de joie, que d’attention aux tâches quotidiennes.

Ce que je fais de mes jours, est-ce aussi important?   

Ils auront été des parents attentifs. Elle était une bonne pondeuse, il était un père présent, nourrissant même la mère quand elle le réclamait. Ils ont élevé ensemble plusieurs couvées. Les deux à la tâche pour nourrir les bébés. Vraiment beau de les voir à l’oeuvre. Quand un petit maladroit est tombé au fond de la cage, le père est vite descendu le rejoindre. Il s’occupait tout près de lui, l’air de rien. Calme et attentif, il le laissait se débrouiller. Je suis là avec toi. Je sais, tu vas y arriver.  Une présence aimante, confiante et respectueuse.

Nous les humains, savons-nous offrir autant de bienveillance ?

Les parents nourrissent les petits jusqu’à leur indépendance. Ils atteignent rapidement la taille d’un adulte, tout en gardant un comportement juvénile. Ils s’amusent, se chamaillent, et s’entraident, ils découvrent le plaisir de voler et de se baigner. Curieux et enthousiastes, ils explorent l’appart, pendant que leurs parents supervisent, tranquilles. Quand un petit est mal pris, j’entends le père qui l’appelle. Qui m’appelle quand c’est nécessaire. Quand un autre s’égare au fond d’un garde-robe, les autres vont le rejoindre, lui indiquent le chemin.

Surprenant de voir comment ces petites boules jaunes, peuvent être expressives. Tout ronds, ils se collent ensemble sur une branche, se bécotent, discutent, se disent des mots doux. Surprenant de voir comment ils sont attentifs un à l’autre, et comment ils composent avec les désaccords éventuels. Chacun exprime ses limites avec conviction. Quand il s’agit de défendre son territoire, ils se fixent, immobiles comme une flèche tendue, l’œil menaçant. Et si on insiste, les ailes s’ouvrent et le bec menace. À l’heure du bain, l’enthousiasme déborde, l’eau éclabousse partout, un pur plaisir! C’est à qui le tour! J’étais surprise de voir que même chez les oiseaux, chacun a son caractère, sa personnalité propre. Chacun est unique et différent! La nature est tellement diversifiée! Guili était appliquée, débrouillarde, exploratrice. Tipout tranquille et attentif. Quand elle sortait se promener, lui l’appelait en chantant la sérénade. Sinon, il filait la rejoindre. Et toute la famille suivait, les plus braves d’abord, les timides derrière.  Dans son nid, sur les œufs, Guili devenait une boule de plume toute en largeur, la tête à peine sortie du corps. Lui s’installait tout près, dans la posture fière de l’aigle aux aguets. Le chant de chacun est unique, et il varie selon les circonstances. Par le ton et le rythme, je savais lequel chantait et l’humeur du moment. Nul besoin de mots.

Pareil pour les humains. Le ton, l’attitude, le langage du corps, ça dit tout.

Les oiseaux, eux, s’en tiennent à l’essentiel

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De beaux moments à les regarder vivre.

Depuis 2 ans, les œufs restent vides. Ils avancent en âge. Dernièrement, quand Guili s’éloignait, trop mal en point pour la suivre, son Tipout chantait sur tous les tons, s’étirant le cou pour la chercher du regard. Elle lui répondait, le rassurait. Je suis là, pas très loin. Le soir venu, il voulait parfois coucher au nid, elle n’était pas toujours d’accord. Je sais maintenant qu’il avait mal aux pattes. Depuis quelques jours, elle semblait respirer avec difficulté le matin. J’espérais que ça passe. Le jour, elle s’affairait au nid, et lui chantait avec enthousiasme. Et de mon côté, j’avais les yeux et le nez irrités de plus en plus, des éternuements, la gorge enrouée… J’espérais que ça passe.

J’ai pensé à les placer pour 2 semaines pour vérifier s’ils étaient la cause de mes symptômes d’allergie. J’ai vu l’annonce de quelqu’un qui offre ses services pour prendre soin de canaris vieillissants ou malades. Sa motivation : elle adore les canaris, et – quelle chance! – elle est vétérinaire. Un examen sera vraiment bienvenu. J’ai eu sa visite le jour même.

Dans sa main experte, ils se laissaient examinés sur tous les angles sans résister. Sa compétence était évidente. Mes soupçons étaient fondés. Ils sont malades mes canaris. Ils ont besoin de soins attentifs et quotidiens, surtout le mâle. D’antibiotiques, d’une meilleure diète et de suppléments. D’un massage quotidien sous les pattes. Deux semaines ne suffiront pas. Ils auront la chance d’être bien soignés avec elle, de s’en remettre peut-être. J’accepte de les laisser aller. Elle m’en donnera des nouvelles.

L’alimentation est en cause. Je croyais que la nourriture offerte dans les animaleries était convenable. Trop grasse et carencée, elle a entrainé des problèmes de foie et d’obésité. J’ajoutais quelques à-côtés qui ne suffisaient pas pour équilibrer le menu. Elle m’expliquait qu’il leur faut une moulée spéciale, et une plus grande variété de fruits et de légumes.  

Et les oiseaux sont-ils vraiment fait pour vivre en cage? Leur cage, c’était leur maison, leur espace. Ils y revenaient librement. Ils avaient connu pire, mais ils n’avaient pas connu mieux. J’imagine que voler librement au soleil, c’est autre chose.

Pareil pour nous, les humains. L’alimentation déficiente est la cause de bien des problèmes de santé. La qualité n’est pas toujours accessible, pourtant essentielle pour rester en santé.

Et la liberté, l’air pur, la nature? Plus le temps passe, plus ça me paraît important. Peut-être encore plus pour ceux qui n’ont jamais connu ça.

Voilà. C’est ainsi que se termine mon aventure avec les canaris. Je prenais soin d’eux, je les observais, leur parlait. Ils faisaient leur vie, je faisais la mienne. Je me suis quand même surprise à pleurer leur départ. Triste de les voir partir. Triste aussi de les savoir malades. Si petits et si mal en point.  Désolée de ne pas avoir su vous garder en santé, j’ai pourtant fait de mon mieux. Puis je me suis dit qu’ils ont été aimés ici. C’est peut-être le plus important. Ils ont eu une belle vie chez-moi. Ils avaient la liberté de se dégourdir les ailes, de voler hors de leur cage et d’y revenir à leur guise. Ils ont eu ici plus de liberté qu’ils n’en avaient jamais eu. Et j’ai eu la chance de trouver quelqu’un de compétent pour s’occuper d’eux. Je sais qu’ils seront bien chez-elle. Ils auront des soins attentifs et une grande volière avec une porte qui s’ouvre. Et surtout, ils pourront vieillir ensemble.

Mes symptômes ont vite diminué, je respire mieux. Mes soupçons étaient fondés. Tout est pour le mieux. Ainsi va la vie. Elle sait souvent mieux que nous ce qui est bon pour nous.

Merci les canaris, pour la joie et l’inspiration. Vous m’aurez laissé sur le bord du cœur, comme un goût de liberté. Et un profond respect pour les oiseaux. Tôt ce matin, je marchais aux alentours. Des mésanges chantaient, dansaient dans les branches, un merle prenait son bain dans une flaque d’eau, un pic bois picossait sur un tronc. Leur présence me fait du bien.

Et merci à vous Madame, qui recueillez les oiseaux malades pour en prendre soin. Semble qu’il y a des humains qui sont bienveillants.

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P.S. Jadis, pour s’assurer que l’air était respirable dans le fond d’une mine de charbon, on apportait un canari. Au moindre signe de malaise chez l’oiseau, on évacuait la mine. Sa sensibilité lui permettait de détecter les gaz nocifs avant les hommes, ce qui a sauvé bien des vies humaines.  

Quand on pense à toutes les espèces qui sont en voie d’extinction, il y a de quoi s’inquiéter.   

© Marielle Dubois, avril 2021.

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