Une 22 et un 10 onces de whisky

Sam le chien
Au camp, sur le bord de la rivière Blanche.

Ce soir-là,  j’aurais vraiment voulu être ailleurs. C’est quoi l’idée de passer l’été toute seule ici ? 

Je laisse toujours une échelle en place sur la galerie.  Ça me rassure. Si jamais un ours approche, je monterai sur le toit et j’enlèverai l’échelle.  Les soirs de voie lactée, il m’arrive d’y grimper pour apprendre le nom des étoiles. En général, je me couche quand le soleil se couche. J’évite la nuit, je dors jusqu’au matin. Pour oublier les bruits autour, je m’endors l’oreille collée sur les tics et les tacs de ma montre. Faut dire que ça épuise la vie au grand air.

Ce soir la lune est pleine. J’entends le sinistre hurlement des loups.  Tant que tu les entends hurler au loin c’est qu’ils ne sont pas dans ta cour. Tu peux dormir sur tes 2 oreilles.  Ces pensées me rassurent, jusqu’à ce qu’un silence pesant s’installe, un silence que ma montre n’arrive plus à couvrir.  Dehors, le bruit s’approche, des feuilles qui bougent, des branches qui craquent, des pas de loups? J’écoute attentive, j’hypothèse et j’extrapole. Les minutes s’étirent longues comme des heures.  Combien d’animaux, combien d’oiseaux chassent la nuit ? Les menaces deviennent des évidences. Qu’est-ce que je fous ici toute seule?!

Je m’assois au bord du lit.  Je regarde la porte et son crochet dérisoire : n’importe qui pourrait défoncer.  Par chance, personne n’est venu le tester, ni aucun animal. D’où me vient ce courage? Ou cette inconscience? Quand on a peur des fantômes cachés dans le garde-robe, l’antidote, c’est d’ouvrir le garde-robe. D’habitude, ça règle la question. Décidée, je m’approche de la porte et soulève le rideau. Rien ne bouge,  ni les feuilles ni les branches, tout est tranquille. Sous les arbres, je distingue à peine les arbustes. Rien d’inquiétant dans l’air, même pas de chauve-souris, que la nuit sous les étoiles. Tout à coup, sous le sapin, à gauche, des reflets surgissent : 2 yeux de loups ! Aucun doute dans mon esprit, c’est un loup et il m’a vue! Je lâche aussitôt le rideau, mon cœur accélère. Sans hésiter, je ramasse la 22 sous le lit, je la charge, et retourne à la porte. Je soulève doucement le rideau, prête à tirer : rien en vue. Il est là pourtant, peut-être même qu’ils sont plusieurs !? Je scrute des yeux tous les racoins, j’ai beau me concentrer, aucun mouvement, aucune silhouette, aucun reflet. Je n’entends rien que mon cœur qui bat.  Ce loup s’est enfui en douce? Ou il est encore là, caché dans le noir, prêt à bondir?

J’ai surveillé durant ce qui m’a paru des heures.  Je sais que les animaux sauvages, en général, fuient les humains, je sais aussi qu’il y a parfois des exceptions. Malgré moi, je reste attentive au moindre bruit, au moindre mouvement. Aucun signe de vie dehors mais je reste barricadée, armée, du lit à la porte, de la porte au lit. Et le temps passe. Comment voulez-vous que je dorme après ça!  Pourtant, une grosse journée de travail m’attend demain. C’était-là, j’en étais convaincue, un cas de force majeure. Le 10 onces de Whisky s’imposait comme la suite logique. Assise par terre contre la porte, je dépose la 22 chargée sur le plancher à côté, je cale 1 once, ou 2, ou 3… ce qu’il faut pour m’endormir.

____________________________________________________

Au matin, l’aube est magnifique.  Comme tous les matins. Les oiseaux chantent, comme si de rien n’était.  J’allume le poêle pour enlever l’humidité déposée par la nuit et je mets l’eau à bouillir. Les pieds dans la rosée, je sors cueillir les premières framboises. La rivière est calme.  L’air transporte une odeur de sapin. Vite oubliées, les menaces de la nuit.

À l’heure du dîner, à la marmite, j’ai parlé des loups.

— Tant que tu les entends hurler au loin, tu peux dormir tranquille.   

— Justement, si je ne les entends plus, et si ils approchent? Les vitres sont minces au camp, ils pourraient défoncer.

— Dans les poulaillers, c’est déjà arrivé.

— Et comment ils font pour savoir la différence entre mon camp et un poulailler?  

Y a des hommes qui sourient.  

L’énergie des chutes est contagieuse.  Elles renouvellent l’air ambiant à chaque instant. Me rechargent en même temps. Le site est magnifique. Quelle bonne idée j’ai eue de passer l’été ici !!

Et le soir, quand le soleil se couche, je me couche. Et je m’endors tranquillement, sur les tics et les tacs de ma montre.

___________________________________________________________________

Maintenant que j’y repense, mon chien Sam était là pourtant!  Trop jeune pour faire sa job de gardien? Il était pourtant doué, me l’a prouvé souvent. Habitué aux bruits de la nuit? Ou alors, il n’a pas cru bon de réagir aux reflets de la lune sur les feuilles… Ce n’est sûrement pas la dernière fois qu’il a vu des humains avoir de drôles de réactions.

Marielle Dubois, mai 2021 ©

Laisser un commentaire