Première semaine à la Marmite

1977

Première semaine au travail. J’attache ma bicyclette ? Pas besoin. On ne vole pas les bicyclettes ici, les gens sont honnêtes. Et ce serait trop facile à repérer au village. On m’a installée à l’étage, avec Manon, un pinceau et un pot de peinture blanche. Peindre les lettres en blanc sur des affiches brunes. Facile pour l’artiste en moi. Un travail confortable au jubé, parfait pour apprivoiser les lieux. Chaque matin, Je plaçais mes sacs à glace dans le congélateur, je les ramenais le soir pour refroidir mon bac frigidaire.

La Marmite, c’est une chute impressionnante qui tourbillonne en creusant dans la roche. Elle attirait déjà les visiteurs, même avant l’aménagement. Elle fournissait jadis l’électricité du village. Les supports de béton pour les conduits et Les fondations de la maison du gardien marquaient encore l’emplacement et donnait au site un intérêt historique. On a vite commencé à voyager sur place. Le projet : aménager un site touristique autour des chutes de la Marmite. Un circuit de sentiers de chaque côté de la rivière, réunis par un pont au-dessus des chutes et un autre plus bas sur la rivière. Sur des points stratégiques, on érigerait des abris ouverts en bois rond avec bancs et foyer intégrés. Des clôtures bien sûr, là où la sécurité l’exigeait. Des marches et des trottoirs de bois pour faufiler un sentier pittoresque entre les pierres. Quelques bancs rustiques. Un hangar pour la réserve de bois, une toilette publique.  Et bien sûr, d’abord, une cabane pour les travailleurs, comptoir et bancs, pour dîner à l’abri.

J’aimais ce travail, cette vie de plein air, et ça paraissait. J’arrivais à l’entrepôt à bicyclette, en pleine forme et de bonne humeur. On se rendait à la marmite en camion. L’équipe, bien sûr, c’était surtout des hommes. Des jeunes et des pères de famille. Un contremaître, M. Landry. Deux filles, Manon et moi. En début de saison, de gros billots équarris tenaient le rôle de pont au-dessus des chutes. Maintenant que j’y pense, c’était peut-être exprès pour tester notre orgueil qu’on nous a entraînées là le premier jour. Pas question d’offrir à ces hommes cette occasion en or, en digne fille de mon père, j’ai traversé sans broncher. Mon père était un homme fier. Fier et déterminé.

Les hommes construisaient les ponts, les clôtures, et les abris en bois rond. Les filles étaient affectées au nettoyage et au pinceau.  Quand un abri était prêt, on arrivait pour nettoyer murs et planchers avec nos brosses et nos seaux d’eau de javel pas assez diluée à notre goût. L’eau de javel dégoulinait sur nos gants de caoutchouc, nous imposant, à nos dépens, de retourner le rebord du gant et de dérouler nos manches longues. On finissait en vidant nos seaux sur le plancher pour en nettoyer tous les racoins.

Ensuite les pinceaux. Vernir les billots, teindre le toit. En début de saison je m’avançais lentement sur les toits, atteignant le rebord de justesse et de peur en m’étirant le bras au maximum. Les abris ne sont pas vraiment hauts, mais certains emplacements sont vertigineux. Et en bas, la roche est dure. Faut croire que j’avais perdu pied quelque part en ville. Est-ce l’habitude, le grand air ou l’énergie de la marmite? J’ai fini par me redresser, debout sur la crête de la toiture de l’abri face aux chutes. Me voyant accroupie près du bord pour teindre les contours du toit du hangar à bois, M. Landry, le contremaître, passait ses remarques. Y en a qui ont la conscience tranquille!

Le travail avançait rondement. Un contremaître et une équipe efficaces. Certains quittaient, d’autres arrivaient. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec Liliane, nous sommes vite devenues complices dans ce monde d’hommes. Et avec Michel, que j’ai revu plus tard au cegep de Ste-Foy, en techniques forestières. J’ai gardé son manuscrit sur les plantes indigènes de la région. Parce que cet été là, j’avais attrapé la vocation.

Le chantier terminé, en septembre, j’ai hérité du poste de guide touristique. Je me rendais seule à la Marmite, en bicyclette, avec mon chien Sam, heureux de me suivre au travail au pas de course. Je commençais par faire le tour des sentiers, pour m’assurer que le site était propre et fonctionnel. Sam courait devant et autour, éloignant d’avance les ours éventuels.  J’accueillais les visiteurs occasionnels, leur racontant l’histoire du chantier et de la famille Léveillé, les gardiens de la centrale électrique. Je connaissais par cœur chaque détour et chaque pierre.

Par cœur.

Marielle Dubois, mai 2021 ©

1977

4 comments

  1. Bon texte, je revois ces premiers temps où furent construits les kiosques, ont été faits les sentiers que j’ai parcourus avec mon mari et mes enfants, il y a de cela une cinquantaine d’années. Doux souvenirs.👌

  2. Fier de lire ces quelques anecdotes car c’était mon site favori à faire visiter lors de mes ballades à moto….

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