En route pour Rivière-à-Pierre

Rivière Blanche
La Blanche

Avril 1977

Des bassins débordant de vaisselle sale s’empilaient les uns sur les autres dans la cuisine du restaurant et les grands chaudrons de la veille encombraient les comptoirs.  Un accueil à décourager les plus tenaces!  Ça ne m’impressionnait plus.  J’étais méthodique et efficace. Quelques heures par jour à laver la vaisselle, depuis plusieurs mois déjà, je passais inaperçue dans la cuisine de ce restaurant rue St-Jean. Mon père était mort en février. Le printemps s’imposait maintenant. J’espérais me retrouver ailleurs, sans savoir où, sans savoir quoi.

Sans motivation autre qu’un meilleur salaire, j’ai postulé pour un poste de dactylo à la Ville de Québec. Après une journée de vaisselle, d’un calme plat et sans vagues, je me présentai à l’entrevue en jeans délavés devant trois hommes armés de questions pièges et attentifs à mon langage corporel.

Ça doit pas être sorcier.  Cette réponse m’attira un commentaire introspectif :  Considérez-vous cet emploi dégradant Mademoiselle? Vous savez, je crois que la personne la plus intelligente du personnel travaille à un poste similaire.  J’ai obtenu le poste malgré mon indifférence démasquée.

Ce n’est qu’en fin de journée le vendredi, au dernier moment, que je me décidai enfin à prévenir le patron du restaurant de ma démission imminente : un autre emploi m’attendait dès le lundi suivant. Timidité, lâcheté?  L’habitude de faire le moins de vagues possible. Le patron paru tout aussi indifférent, sans doute habitué au roulement des plongeurs. Peut-être même surpris de ma longévité.

Cette fin de semaine-là, mon frère allait faire un tour au camp à Rivière-à-Pierre. Une occasion à ne pas manquer. Un sac à dos, ma guitare et mon chien et j’embarque. Là, au bord de la Blanche, j’étais là. J’existais. Juste ça, après des mois de vaisselle sale, ça faisait du bien. La nature me fait toujours cet effet. Je respire mieux. M’a pris alors l’envie d’y rester. Ne plus retourner en ville, du moins pas tout de suite. Du haut de mes 23 ans, sans hésiter, je foutais en l’air un travail garanti pour une semaine au grand air. Mon frère me savait débrouillarde, me voyait décidée, n’a pas discuté. Après quelques provisions au village, il me laissait sa 22 et un 10 onces de whisky, en cas de force majeure, et remontait sans moi la côte vers Québec, me promettant de revenir me chercher la fin de semaine suivante. Je restais là, devant le camp, surprise de rester là, avec Sam, mon chien, assis à côté. Fuite? Le lendemain matin, la Ville de Québec attendrait sa nouvelle dactylo en vain. Je savais disparaître sans le dire à personne.

Au camp sur la Blanche.

Début mai. Une plaque de glace s’attardait encore au sol, à l’ombre de la galerie. Dans les montagnes au nord de Québec, y a des années comme ça où l’hiver s’éternise. Le chalet, c’était un p’tit camp à l’allure d’un hangar, en dehors du village, pas de téléphone, pas d’électricité, pas d’eau courante, ni toilette ni bécosse. C’était quand même mieux qu’une tente. J’avais l’essentiel : un lit confortable, un poêle à bois pour réchauffer les matins frais, une corde de bois derrière, et de quoi manger. Pour une semaine, ça ira.  Sam était encore un grand chiot enjoué, quand même volontaire pour une job de gardien.  Oubliant d’être inquiète, je me sentais comblée : la vie au grand air, les sapins autour, les champs tout près, la rivière en face, les oiseaux du matin, les étoiles dans la nuit.

Derrière le chalet, y avait un grand champ clôturé qui appartenait à M. Delisle. À gauche, tout près, y avait deux chalets vides dignes de porter le titre de chalet, bois rond et large galerie. Le mien mesurait 12’ x 14’ ou à peu près. Il a d’ailleurs hérité du titre de hangar depuis. En face, la rivière Blanche. À droite, la route arrivait discrètement entre les arbres, une ligne d’herbes hautes entre deux voies étroites creusées par les roues des voitures dans la terre sableuse. La côte bordée d’arbres mène à un autre grand champ bordé d’arbres.  À travers les branches, faut le savoir pour le trouver, se cache là un petit sentier qui descend à pic vers la rivière. Cette longue bande de forêt en pente me sert de bécosse épique.  Ces précisions superflues s’imposent pourtant comme un des premiers problèmes à résoudre. J’engraisse donc matin et soir cet humus déjà riche, en éloignant ma contribution hors de portée.

Ce sentier à pic, si on ne s’en écarte pas pour de basses besognes, nous amène rapidement vers la rivière. Ici, le courant est rapide et rieur.  Au fond de l’eau, des roches glissantes et arrondies nous imposent de protéger nos pieds. Cette année-là, le mois de mai a vite réchauffé l’air, l’eau paraissait encore plus froide. Sam s’y lançait sans hésitation. J’y entrais à pas prudents d’espadrilles sur les roches, laissant à mon costume de bain le temps de s’y faire, pour finalement me laisser flotter, entraînée par le courant, me guidant de mes mains sur les pierres du fond. Un bain pareil efface tout le labeur d’une journée. Rien de tel pour te remettre à neuf. Rien que d’y penser, ça me rafraîchit. Comble de luxe, de l’autre côté s’étendait une plage de sable, juste assez grande pour me sécher au soleil, pendant que Sam courait encore joyeux dans l’eau.

Au détour suivant, la Blanche change d’humeur pour se retrouver devant le chalet, large, profonde et sans remous, se permettant même de stagner dans les racoins.  Elle se faufile ensuite en méandres élégants jusqu’à l’entrée du village, où elle rejoint la rivière à Pierre, qui donne son nom au village.

Le matin, j’allume le poêle pour réchauffer le chalet et mettre à bouillir 2 gros chaudrons d’eau remplis à la rivière, ma réserve pour la journée.  Des toasts sur le poêle, du gruau, avant la toilette à la rivière.  Le temps coule doucement, écouter les oiseaux, le vent dans les arbres, sentir l’odeur des sapins, regarder la rivière, et parler à mon chien. Juste être là. Exister. 

Le jour, j’explore les alentours. Pas loin, y a une plantation de pins. Mes voisins les plus proches, les Lavoie, ce sont des gens bien. Rassurant de les savoir là. Dans l’autre direction, le lac Vert, le chalet de mes étés d’enfance. Je prends mon temps dans les petits chemins de roches et de sable. L’hiver avait été dur. Mon père a été malade plusieurs mois avant de mourir.  J’ai fait taire mes colères, mes peurs, ma fatigue et mes peines, et j’en ai pris soin, de mon mieux.  Quelqu’un devait le faire, et c’était moi. Je ne voulais plus y penser. Me reposer, tourner la page, exister dans un nouveau présent.

Pourtant chez-lui, dans son village. Chez-moi.

Sam le chien
Au camp, sur le bord de la rivière Blanche. Été 77. Un bel été dans la nature avec mon chien.

Après quelques jours, par un matin tranquille égal aux autres, un camion s’est avancé dans l’entrée. D’abord intriguée, j’ai vite reconnu Robert Moisan qui débarquait. Le patron de la réserve s’était déplacé pour m’offrir du travail! En souvenir de mon père peut-être? Il y a quelques mois à peine, nous étions venus l’enterrer ici, dans son village natal. Les nouvelles vont vite au village. Un projet Canada au travail était mis sur pied pour créer un site touristique à la Marmite et on cherchait plus de personnel. Il y avait des panneaux indicateurs à peindre à l’entrepôt pour commencer, ensuite on verra. Je devais y penser, m’organiser, mais tout de suite, j’étais tentée. Passer l’été ici, au camp ? Possible ? Oui, possible.

Déjà, je planifiais, m’organisais. Au village, Magella Lavoie offrait des livraisons à domicile, je pourrais placer mes commandes par téléphone au travail. J’avais un bac en styromousse, je n’aurais qu’à renouveler la glace tous les jours dans le congélateur de l’entrepôt.  Le lendemain je téléphonais à mon frère.  Apporte ma bicyclette, mes vêtements, je reste ici! J’ai du travail!  Comme moi, il y voyait plein d’avantages : on m’offrait un travail en nature, un salaire, pas de loyer à payer, la vie tranquille au grand air, de bons voisins pas trop loin, et Sam était là pour la job de gardien. Tu pourrais même faire un p’tit jardin pour l’été si tu veux! Loin d’être indifférente, j’étais enthousiaste! Incroyable quand même : je venais de fuir un emploi payant à Québec sans me soucier des conséquences, et voilà qu’un autre m’était offert ici, à peine quelques jours plus tard! La vie, des fois, organise bien les choses.

Ou c’était mon père qui tirait les cordes, de là-haut?

Marielle Dubois, mai 2021 ©

7 comments

  1. J’adore , quand ça parle de Rivière à Pierre, mon village, ça m’intéresse vraiment, , Jai l’âge de Pierre votre frère.

  2. Bravo Marielle, c’est super, je me rappelle de toi, de ton père, de Edith je pense et j’étais dans la classe de Pierre.

  3. Je voudrais bien avoir ce livre , demeuré vous à Rivière à Pierre ou c’est une de vos sœurs.

    • Bonsoir Jocelyne, je suis en séjour au Lac Labbé mais je repars pour Gatineau mercredi matin. J’ai quelques copies du livre et du disque avec moi si jamais vous pouvez venir demain…. vaut mieux m’aviser avant. Sinon, le livre est à vendre à la librairie Donnacona ou je peux aussi vous en poster un exemplaire de chez-moi. Je crois qu’on est amies sur facebook, vous m’en donnerez des nouvelles ! Au plaisir !

    • Juste pour qu’il n’y ait pas de confusion, le livre que j’ai ici c’est le recueil de chansons et poèmes, Une infinie tendresse. Je compte faire un petit livre aussi avec mes histoires sur la marmite mais il n’est pas encore prêt.

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