Mon père

Je suis heureuse aujourd’hui que la vie nous ait coincés dans ce petit 3 ½ sur le Chemin Royal à Beauport. Elle m’offrait ainsi l’occasion de passer du temps avec lui avant qu’il nous quitte. De lui montrer que je l’aimais.

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Quand on était plus jeune à la maison, ma soeur jouait parfois très tard au piano. La chambre de mon père directement derrière le mur du salon, il ne s’en est jamais plaint. Moi non plus. J’ai déduit qu’il aimait nous entendre jouer, chanter. Nous avions grandi avec un piano dans la maison. Durant des années, il avait tenu, malgré les coûts, à nous payer des cours de musique, à chacun. Lui ne jouait pas. J’ai le vague souvenir de l’avoir entendu une fois. On m’a dit que plus jeune il avait fait partie de la chorale à l’église. Moi je l’avais entendu chanter seulement quand il prenait un coup, d’une voix décidée. « Ma petite canadienne… »

J’ai déduit qu’il aimait la musique.

Un jour, j’ai demandé à un ami de m’aider à le ramener chez-nous, dans ce 3 ½ minable au troisième étage, en haut de l’escalier tournant. Je n’invitais jamais mes amis à mettre les pieds dans ma vie. Elle n’avait rien d’intéressant. Faut croire que ce jour-là, le besoin s’était imposé. 

Je me demande aujourd’hui ce qu’ils se racontaient. Ils ont toujours garder contact malgré tout. S’offraient une présence. Fallait quand même une dose d’amour pour ça, même s’ils ne le montraient pas.

J’avais appris jeune à écraser mes émotions. Si bien qu’on pouvait me croire indifférente. Ou insensible.

Celles vécues à cette époque ont mis du temps avant de remonter à la surface.

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Enfant, j’ai souvent vu mon père se promener dans la maison comme ça, tranquille et silencieux, concentré, il réfléchissait en marchant d’une porte à l’autre. Il était là. Il faisait le tour de son univers. On entendait la monnaie tourner doucement sous ses doigts dans ses poches.

 Il avait l’habitude d’être ailleurs, même quand il était là. La tête pleine de projets, d’inquiétudes. Sa solitude m’a toujours paru évidente, lourde à porter, J’étais pareille. Occupée, ailleurs, et seule.  

Avait-il hésité? Avait-il suivi une impulsion spontanée, irrésistible?

Juste qu’il s’assoit avec moi comme ça, c’était spécial.

Sentait-il la mort approcher? Je sais maintenant qu’elle devait venir peu de temps après.

ll n’y a que la musique qui peut faire ça. Un pouvoir impalpable, mystérieux.

A-t-il vu que j’étais émue aussi?

Ais-je réussi à bien le cacher?…, pour ne pas le gêner, ou par habitude. 

Touchée d’entendre cette voix qui osait se montrer. 

Cette voix à l’état naturel, douce, hésitante, qui osait l’émotion.

4 comments

  1. Merci de ce beau partage Marielle. Dure réalité et pourtant c’est si captivant de te lire. Ces mots que tu écris maintenant, avec un certain détachement, sont dits avec une tel beauté et tant de couleurs qu’ils nous transportent aisément au cœur de ton récit…de ce pan discret et si précieux de ta vie.

    Merci de cette confiance.

    Denis

  2. C’est un très beau texte, super bien écrit et très touchant. Tu as un grand talent, Marielle. Merci de nous avoir partagé ton texte.

    Claude

  3. Tu as sondé les profondeurs de ton cœur. Un appartement partagé par des univers aussi lointains et éloignés qu’ils presque ne se touchaient pas. C’était bien, bien difficile, mais quand même tu as frôlé une beauté dans tout ça. Merci pour le partager avec nous.

    • Chere Marielle, j’ai trouvé ton texte tres émouvant. Ça m’a fait pensé à mon pere et à la vie dure que tu as menée dans ta jeunesse. Tu écris avec une délicatesse qui te ressemble et j’aime te lire et t’écouter chanter. Merci de partager avec moi!!! Sylvie Levesque

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