Un moment d’existence
Sans but ni rien, mal à l’aise dans ma peau, je grattais la guitare dans ce 3 ½ minable. Je vivais avec mon frère chez mon père, qui avait déniché ce 3 ½ minable au 3ième étage, une aubaine à prix dérisoire. J’avais 23 ans. J’étais logée nourrie. Sans rien dire, mon père prenait la responsabilité de nous loger et de nous nourrir, sans rien demander en retour, et son pouvoir de décider, sans nous consulter. Et on suivait, sans remercier et sans rien dire. Il était né en 1909, c’était un homme fier, qui faisait son devoir comme il pouvait. Ce 3 ½ était plus petit, quand même mieux que le sous-sol d’avant.
Mon frère m’a dit qu’il était au courant, qu’il avait même aidé papa à trouver ce logement moins cher. J’aurais dû y penser, papa impliquait son fils. Faut dire que j’avais été absente quelques années, pour étudier à l’extérieur. De mon côté, j’avais pris l’habitude depuis longtemps d’obéir et de m’ajuster aux décisions des autres, surtout de mon père, sans être impliquée ni consultée, Je ne pensais même pas à le demander.
Après 3 ans d’études en architecture, j’avais perdu tout intérêt au diplôme. J’ai accepté un salaire minable pour un emploi minable : plongeuse dans un resto rue St-Jean. À l’abri, au fond de la cuisine. 5 matins par semaines, les bacs de vaisselle sale empilés et les chaudrons collés de la veille m’attendaient. Je faisais mon ouvrage, sans rechigner, sans demander plus. J’avais la paix.
De mes années à Trois-Rivières, J’avais ramené l’habitude de méditer tous les jours, comme on s’accroche à une bouée de sauvetage. J’avais aussi gardé quelques amis, à qui je cachais tout signe de détresse. Mon père était malade, je m’en servais comme défaite pour m’éclipser au besoin, pour éviter la vie en société, pour cacher mes détresses. Je prenais soin de lui parce que c’est ce qu’il y avait à faire. J’étais là, la seule disponible, docile, appliquée.
Je suis heureuse aujourd’hui que la vie nous ait coincés dans ce petit 3 ½ sur le Chemin Royal à Beauport. Elle m’offrait ainsi l’occasion de passer du temps avec lui avant qu’il nous quitte. De lui montrer que je l’aimais.
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Ma guitare m’avait suivie à chaque endroit qui m’avait servi de chez-moi depuis la fin de mon secondaire. Depuis qu’on n’avait plus de piano. Ni de maison.
Dans ce 3 ½ minable, je grattais la guitare. Elle me permettait d’exister.
Dans le salon qui me servait de chambre, tard le soir, je grattais la guitare et je chantais. Quand mon frère était sorti, quand mon père était couché, je chantais. Je savais très bien qu’il m’entendait, les murs étaient minces. Moi qui lui cachais tout de ma vie, moi qui l’avais aimé, détesté, rejeté, enduré, ignoré de mon mieux. Avec ma guitare, je me permettais d’exister.
Je chantais les chansons que j’aimais, folklore et chansons populaires, Vigneault, Leclerc, Aznavour, Valiquette, les Séguin… « Je suis un fruit qui grandit, qui murit... »
Jamais il n’a demandé d’arrêter la musique. Jamais il n’a dit qu’il aimait ça non plus.
Comme d’habitude, on se parlait le moins possible. J’observais et je déduisais.
Quand on était plus jeune à la maison, ma soeur jouait parfois très tard au piano. La chambre de mon père directement derrière le mur du salon, il ne s’en est jamais plaint. Moi non plus. J’ai déduit qu’il aimait nous entendre jouer, chanter. Nous avions grandi avec un piano dans la maison. Durant des années, il avait tenu, malgré les coûts, à nous payer des cours de musique, à chacun. Lui ne jouait pas. J’ai le vague souvenir de l’avoir entendu une fois. On m’a dit que plus jeune il avait fait partie de la chorale à l’église. Moi je l’avais entendu chanter seulement quand il prenait un coup, d’une voix décidée. « Ma petite canadienne… »
J’ai déduit qu’il aimait la musique.
Trop malade pour boire maintenant, mon père ne chantait plus. Cette maladie a écrasé mes colères d’avant. Je suis devenue l’aidante dévouée, rôle dévolu naturellement à la fille, et j’étais la seule sur place. Il s’était toujours montré fier et fort. J’entendais maintenant ses plaintes et ses appels. Il a dit qu’il n’en pouvait plus, qu’il allait se tirer en bas du 3ième, que ça faisait trop mal. Mon frère, les deux mains sur les oreilles, n’en pouvait plus. .Je me levais et j’allais voir. J’ai accepté cette responsabilité sans poser la question. Sans me poser de question. Et je le faisais bien, de mon mieux.
Bien sûr on l’amenait consulter à l’hôpital. « Prenez ces pilules Monsieur, quelques aspirines, et rentrez chez-vous. »
Un jour, j’ai demandé à un ami de m’aider à le ramener chez-nous, dans ce 3 ½ minable au troisième étage, en haut de l’escalier tournant. Je n’invitais jamais mes amis à mettre les pieds dans ma vie. Elle n’avait rien d’intéressant. Faut croire que ce jour-là, le besoin s’était imposé.
Un bon jour, on a fini par s’apercevoir qu’il valait mieux le garder à l’hôpital, qu’il fallait lui enlever ce bout d’intestin malade. Quelques jours plus tard il est revenu rafistolé avec un sac à vider à tous les jours, découragé je suppose. Il n’en a rien dit. Septembre ou octobre.
Mon frère était très occupé, ses 20 ans l’entraînaient ailleurs. L’université, le canot, la bicyclette…Je le vois encore assis à table dans ce 3 ½ minable. Dans cet espace réduit, tout était à portée de main. Il n’avait qu’à étirer le bras pour ouvrir la porte du frigidaire et attraper le ketchup. Il mangeait en vitesse et repartait au plus vite.
Il avait eu sa dose pendant mes années d’absence.
Ma mère n’était pas bien, comme d’habitude. Absente, la plupart du temps. Elle venait faire un p’tit tour de temps en temps, elle s’allongeait avec papa, pour se reposer, jaser un peu avec lui. Je ne les écoutais pas, ça ne m’intéressait pas. J’observais, quand même.
Elle préparait un repas. Du boudin, du steak haché… Je n’étais pas là le midi, j’étais plongeuse au resto. Depuis cette vie en appart, papa avait appris à se débrouiller un peu pour ses repas, la vaisselle…
Je me demande aujourd’hui ce qu’ils se racontaient. Ils ont toujours garder contact malgré tout. S’offraient une présence. Fallait quand même une dose d’amour pour ça, même s’ils ne le montraient pas.
Quelques mois passèrent ainsi. Lui l’homme fier, autoritaire, était devenu tout petit, vulnérable. Et moi la petite, la Nichouette comme il disait, j’ai fait la grande, celle qui ne se laisse pas impressionner. Pour ne pas ajouter à son malaise, ou par habitude de faire ce que je dois faire sans poser de question. J ‘ai changé son sac tous les jours. « Ça ne te dérange pas de faire ça? »… « ben non, ça ne me dérange pas.. », Le médecin avait insisté pour qu’il mange des choses nourrissantes, de la viande. Je l’ai nourri à la cuillère quand il était trop faible.
Je faisais tout ça, comme si c’était la moindre des choses. Quand il appelait mon nom durant la nuit, je me tirais du sommeil et j’allais voir.
J’avais appris jeune à écraser mes émotions. Si bien qu’on pouvait me croire indifférente. Ou insensible.
Celles vécues à cette époque ont mis du temps avant de remonter à la surface.
__________________________________________________________________________________________________________Papa se forçait un peu quand on avait de la visite. Il s’habillait. Il se faisait sourire. Toute la famille était venue aux Fêtes. Ma soeur prenait les choses en charge. Les repas, les courses… Elle posait des questions, il répondait à ses questions. Elle l’encourageait. « On m’a dit que ça peut s’arranger, se recoudre,..». Peut-être pour se convaincre elle-même? Il lui a dit qu’il était surpris de voir comment je me débrouillais avec tout ça. Elle me l’a raconté plus tard.
A moi, il n’a rien dit, ni merci ni rien. Faut dire que moi, je ne demandais rien, je ne posais pas de questions.
Je l’ai vu tout sourire aussi quand sont venues ses voisines d’enfance. Elles lui ramenaient des souvenirs lointains, un bout de son village natal.
Tout ce beau monde repartait, rassurés ou inquiets. « il a bien changé, bien maigri.. ».
Et je restais là, aux prises avec le quotidien. Jour après jour.
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Janvier? Février? Il voulait mourir. Il ne voulait plus manger. J’ai osé lui parler, élever la voix, insister. J’ai osé lui dire. « C’est parce qu’on t’aime qu’on veut te garder… »
Voilà comment je lui ai dit que je l’aimais, une seule fois dans ma vie. On. Sans je.
Faut dire que personne nous avait enseigner à le montrer, ni à le dire.
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Le médecin un jour, a dû prévenir la personne responsable. J’étais la seule présente. Un rien pourrait l’emporter, une grippe anodine pour un autre pourrait le tuer. Il tenterait de trouver une chambre à la maison Sarrazin. Je ne savais pas alors que c’était une unité de soins palliatifs. J’étais seule, j’ai gardé ça pour moi.
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Un matin? Un après-midi? Je grattais ma guitare durant le jour cette fois-là. Doucement, à la table de la cuisine, dans ce 3 ½ minable. Il est sorti de sa chambre en pyjama. Ce pyjama trop grand, trop mou, la chemise ouverte sur sa camisole. Pas de cérémonie dans le quotidien. Discrètement, il est passé dans la cuisine, a fait quelques pas jusqu’à la porte, comme s’il ne voulait pas déranger. Ou n’osait pas?
Enfant, j’ai souvent vu mon père se promener dans la maison comme ça, tranquille et silencieux, concentré, il réfléchissait en marchant d’une porte à l’autre. Il était là. Il faisait le tour de son univers. On entendait la monnaie tourner doucement sous ses doigts dans ses poches.
Il avait l’habitude d’être ailleurs, même quand il était là. La tête pleine de projets, d’inquiétudes. Sa solitude m’a toujours paru évidente, lourde à porter, J’étais pareille. Occupée, ailleurs, et seule.
Moins grande la cuisine ici, quelques pas seulement entre la table et le comptoir, jusqu’à la porte. Il est revenu vers la table et s’est assis doucement sur l’autre chaise, à ma droite. Il semblait tranquille, paisible. Je n’ai rien dit, comme d’habitude. Même si ce n’était pas comme d’habitude. Il avait lâché prise. Il était là. Nous étions présents. Nous avions lâché prise. Une douceur flottait dans l’air.
Avait-il hésité? Avait-il suivi une impulsion spontanée, irrésistible?
Juste qu’il s’assoit avec moi comme ça, c’était spécial.
Sentait-il la mort approcher? Je sais maintenant qu’elle devait venir peu de temps après.
Voilà qu’il était avec moi, attentif et calme. Presque souriant. Ce qui s’est dit n’est pas clair dans ma mémoire. Nous n’avons peut-être rien dit. Je jouais ça déjà. C’était quoi déjà? Une chanson qu’il connaissait. Parlez-moi d’amour je crois. Il a tenté de chanter le refrain avec moi, tout doucement.
Ce qui est resté clair dans ma mémoire, c’est sa voix. Douce, hésitante, timide.
Le son de sa voix.
Il a chanté quelques mots à peine, une ou deux lignes, et il s’est tu, ému.
ll n’y a que la musique qui peut faire ça. Un pouvoir impalpable, mystérieux.
A-t-il vu que j’étais émue aussi?
Ais-je réussi à bien le cacher?…, pour ne pas le gêner, ou par habitude.
Touchée d’entendre cette voix qui osait se montrer.
Cette voix à l’état naturel, douce, hésitante, qui osait l’émotion.
Quand il s’est relevé tranquillement, sans un mot, pour retourner à sa chambre, j’ai continué à jouer, comme si de rien n’était.
Pour ne pas le gêner, ou par habitude.
Pour ne pas gâcher ce moment, qui s’est terminé comme il avait commencé.
Un moment très court.
Le plus beau de mes souvenirs dans ce 3 ½ minable. Le plus tendre.
© Marielle Dubois 18 juin 2023, fête des pères.

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Merci de ce beau partage Marielle. Dure réalité et pourtant c’est si captivant de te lire. Ces mots que tu écris maintenant, avec un certain détachement, sont dits avec une tel beauté et tant de couleurs qu’ils nous transportent aisément au cœur de ton récit…de ce pan discret et si précieux de ta vie.
Merci de cette confiance.
Denis
C’est un très beau texte, super bien écrit et très touchant. Tu as un grand talent, Marielle. Merci de nous avoir partagé ton texte.
Claude
Tu as sondé les profondeurs de ton cœur. Un appartement partagé par des univers aussi lointains et éloignés qu’ils presque ne se touchaient pas. C’était bien, bien difficile, mais quand même tu as frôlé une beauté dans tout ça. Merci pour le partager avec nous.
Chere Marielle, j’ai trouvé ton texte tres émouvant. Ça m’a fait pensé à mon pere et à la vie dure que tu as menée dans ta jeunesse. Tu écris avec une délicatesse qui te ressemble et j’aime te lire et t’écouter chanter. Merci de partager avec moi!!! Sylvie Levesque